La France n’a désormais d’autre choix, si elle veut préserver sa liberté et la paix en Europe, que de réarmer. Mais ce réarmement doit s’accompagner d’un sursaut national.
Pour n’avoir pas cédé à l’illusion de la fin de l’histoire et avoir stabilisé puis relevé les dépenses militaires à partir de 2015, la France se découvre très vulnérable et fragilisée par la nouvelle donne stratégique. Comme nos partenaires européens, nous nous en sommes implicitement remis aux États-Unis pour assurer la sécurité du continent.
La France n’a désormais d’autre choix, si elle veut préserver sa liberté et la paix en Europe, que de réarmer. Mais la stratégie est par excellence un art d’exécution. Les mots comptent pour rien s’ils ne sont pas suivis par des actes. Or Emmanuel Macron, du limogeage arbitraire et infamant du général de Villiers à ses déclarations aventureuses sur une armée européenne, le partage de la dissuasion ou l’engagement de soldats français en Ukraine, n’a cessé d’osciller et de créer la confusion. Les menaces qui pèsent sur la sécurité de la France exigent aujourd’hui la clarté dans la pensée comme dans l’action.
Clarté sur notre posture stratégique tout d’abord, dont le principe n’a pas varié depuis sa définition par le général de Gaulle à l’École militaire le 3 novembre 1959 : « Il faut que la défense de la France soit française. Un pays, s’il lui arrive de faire la guerre, il faut que ce soit sa guerre. Il faut que son effort soit son effort. Naturellement, il faut que la défense française soit, le cas échéant, conjuguée avec la défense d’autres pays. Mais il est indispensable qu’elle nous soit propre, que la France se défende par elle-même, pour elle-même et à sa façon. » L’objectif de notre défense consiste donc à garantir en toutes circonstances notre souveraineté et la continuité de la vie nationale, tout en contribuant à la défense autonome de l’Europe.
Clarté sur la situation de la France qui n’est pas en guerre, même si elle fait l’objet d’attaques hybrides et d’une offensive de déstabilisation de la part de la Russie tant sur son territoire qu’en Afrique ou au Moyen-Orient. Tout l’enjeu du réarmement est précisément de prévenir un conflit armé majeur en Europe en rétablissant une dissuasion efficace face à la Russie pour empêcher les nouvelles agressions que promet son projet impérial.
Clarté sur nos engagements et nos alliances. La défense de nos intérêts vitaux ne commence pas au Rhin et comprend à l’évidence l’Europe, au moment où les États-Unis, s’ils ne sont pas encore des ennemis, ne peuvent plus être considérés comme nos alliés. L’Otan, vidée de sa crédibilité et de sa substance par Donald Trump, doit devenir le cadre pour construire un pilier de sécurité européen autonome et pour permettre aux armées européennes d’opérer ensemble. Plus que jamais en effet, l’armée européenne demeure une chimère. Et la défense ne relève pas des compétences de l’Union. Son rôle se limite à faciliter le financement du réarmement, sortir l’industrie de défense du carcan réglementaire (CSRD, CS3D, taxonomie) qui l’étouffe, protéger les infrastructures et sécuriser les frontières du continent. La défense du continent, d’un point de vue opérationnel, ne peut être que conçue, organisée et pilotée par un directoire composé de la France, du Royaume-Uni, de l’Allemagne, de la Pologne, de l’Italie, de l’Espagne et de la Suède.
Clarté sur la dissuasion nucléaire qui ne peut se partager, sauf à perdre toute crédibilité, ce qui impose que sa mise en œuvre, ses vecteurs, ses communications, ses technologies et son financement restent strictement français. Notre arsenal ne permet par ailleurs pas d’élargir la dissuasion à l’Europe. La guerre d’Ukraine a souligné l’urgence de relever le seuil de suffisance de la dissuasion (290 têtes aujourd’hui) et de la réarticuler à la manœuvre conventionnelle. Ceci invite à combler le trou capacitaire créé par la disparition des armes tactiques en doublant la taille de la composante aérienne (54 ASMPA), qui présente le triple avantage de la précision, de la flexibilité par la modulation de la puissance des charges, de possibles déploiements sur le continent en coordination avec nos partenaires mais sous contrôle national.
Clarté sur le modèle d’armée conventionnelle qui doit être repensé. Il est urgent de cesser prétendre tout faire, des fonds marins jusqu’à l’Indo-Pacifique, pour se concentrer sur le combat de haute intensité en Europe ainsi que sur la lutte contre le djihadisme. Le sacrifice du volume des forces à la technologie n’est plus soutenable. Les effectifs de l’armée de terre doivent être portés de 77 000 à 140 000 hommes, tout en comblant les retards accumulés dans les domaines clés des drones, des frappes dans la profondeur, de la défense anti-aérienne et de l’IA. Les capacités aériennes et spatiales, vitales pour le renseignement, méritent d’être renforcées. Il est aussi indispensable de reconstituer les stocks de munitions et de pièces de rechange ainsi que d’améliorer la disponibilité des équipements (seuls 160 chars Leclerc sont opérationnels). Enfin, la protection du territoire devrait être confiée à une force de 50 000 hommes recrutée via un service militaire sélectif, sur le modèle de la Suède, ce qui permettrait de retisser le lien entre l’armée et la nation tout en affectant pleinement l’armée professionnelle pour le combat de haute intensité.
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Chronique parue dans Le Figaro du 10 mars 2025